Mardi 26 mai 2009
Il existe une rubrique dans le magazine Mad Movies (mensuel référence en matière de cinéma de genre - comprendre sci-fi, épouvante, fantastique, gore) qui se nomme la Mad Séquence, et qui détaille plan par plan une séquence, comme son nom l'indique, décortiquant les choix du réalisateur en matière de cadre et mouvements de caméra et tentant d'expliquer ces choix d'un point de vue émotionnel et narratif. Cela permet de faire saisir à ceux qui n'y faisaient guère attention jusque là à quel point ces choix sont important, et rappeler si c'était utile de la faire, que diriger un film ne se limite pas à diriger des acteurs.

Alors très modestement, je vous propose aujourd'hui ma Mad Séquence© à moi, avec comme sujet d'étude 3 minutes de pur génie situées dans les premiers instants du long métrage de Joon-ho Bong nommé « The Host ». Pourquoi ce choix ?
Pour te donner envie de voir ce film qui n'est ni plus ni moins qu'un des meilleurs films fantastiques de ces dernières années.
Parce qu'indépendamment des qualités intrinsèques et indéniable de ce film, cette séquence est un pur moment de stress cinématographique ayant le génie de contourner des codes habituels en la matière, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.
Parce que c'est un film Coréen et que ça te changera de "Plus belle la vie" et/ou Desperate housewife.

1er plan
Le personnage principal, Kang-du, yeux fatigués, cheveux peroxydés, dégaine de traîne-savate, fait le service de poulpes frits par son père dans un grand square en bord de fleuve, quand l'attention d'un groupe se fige au loin vers l'eau.


La caméra suit en travelling latéral la découverte dudit groupe et le cadre s'élargit un peu pour nous laisser découvrir un pont sur la gauche.

Contre-champ, on découvre le visage intrigué des badauds qui s'interrogent sur la nature d'une chose qu'ils n'arrivent pas à définir (3)

Retour au plan sur le pont (4), un zoom tente de définir un peu plus clairement ce à quoi nous avons affaire, d'assez loin pour ne pas déflorer le sujet trop vite, mais assez près tout de même pour rendre compte de sa nature organique.

Retour au contre-champ, le plan s'élargit, il y a de plus en plus de badauds (5), attirés qu'ils sont par la curiosité des autres. Alors que la tension monte pour le spectateur (qui lui a vu l'affiche du film) que nous sommes, candeur et insouciance s'affichent à l'écran.

Un nouveau plan, plus resserré encore, présente enfin la bestiole qui pendule sous la voûte du pont, et qui se laisse choir alors que l'on commençait à peine à la définir, (6 & 7).

Retour à nos pique-niqueurs en bord de fleuve, avec un plan large (8) parfaitement de face à la rive, signe que l'action change de tempo, de sens ;

le plan d'après (9) fini le mouvement entamé et se retrouve à 90° par rapport aux premiers contre-champs (5).

C'est dans ce nouveau plan que notre héros cesse d'observer et décide d'interagir ; il le fera de la pire manière qui soit, en jetant dans l'eau une boîte de bière, rappelant ainsi la nature fondamentalement dégueulasse de l'homme et son aptitude à polluer sans vergogne, ce qui est un peu la trame sous-jacente du film.

Plan (11) ; gros plan sur la surface de l'eau où flotte la boîte en question qu'une forme tentaculaire vient saisir en un éclair,

le plan suivant en légère plongée (12) nous montre un tableau d'ensemble, notre groupe qui suit le geste imbécile de Kang-du, amusés qu'ils sont d'avoir vu réagir la chose, et chacun d'y aller à balancer son détritus en espérant un mouvement qui n'aura pas lieu...

le calme avant la tempête. L'ombre sous l'eau disparaît.

(13 & 14) : mon coup de cœur, le plan génial. Fin du mouvement dynamique qui avait débuté en (5), puis (8) et (9), la caméra a pratiquement fait 180°, plus si on compte depuis le début de la séquence. Zoom avant vers notre personnage principal dont le regard se fige, alors que la plupart des autres cherchent encore en face d'eux, dans l'eau.

(15 & 16) : début d'un plan séquence de 30 secondes, sur fond de percussions qui rythment les pas lourds de la bête colossale qui arrive du fond du champ vers la caméra,

30 secondes où la caméra part en travelling rapide (17 & 18) avec Kang-du en premier plan, la bête et la foule en panique en second...

Et le plus génial dans tout cela, c'est que tout cet ensemble que je viens de décrire dure 3 minutes à l'écran, et se situe à 10 minutes du début d'un film qui dure 1h50 !
Autant dire que je ne dévoile rien d'une intrigue que je qualifierai de moderne, fantastique et poétique.
C'est un film qui s'adresse à tous les publics (hormis les plus jeunes évidemment) et je le recommande chaudement.

 


Par Folzebuth - Publié dans : Cinéma & critiques
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